Saint Bruno et les crapauds

Frère Bruno était en oraison, mais par la fenêtre les grenouilles coassaient à qui mieux mieux et faisaient un bruit terrible. Il essaya de se concentrer sur son crucifix. Il récita ses prières à voix haute, à voix de plus en plus haute, pour tenter de dominer le vacarme du dehors, mais rien n’y fit. Le chant obsédant des grenouilles perturbait la ferveur de sa prière. Il cria :

– Silence ! Je suis en train de prier.

C’était un saint … ses ordres en imposaient. Aussitôt la nature se tut, comme un feu qui s’éteint, et un silence complet régna sur le marais. Frère Bruno observa de sa fenêtre les bouches closes des crapauds, les becs fermés des hérons, les mouches qui se tenaient figées sur les roseaux, n’osant plus vibrer sous le vent devenu muet. Satisfait, il se remit à ses oraisons. Mais alors un autre bruit se fit entendre, tout intérieur celui-là. C’était une petite voix qui lui disait :

– Et si Dieu tirait plus de plaisir du chant des grenouilles que du chant de tes psaumes ?

– Choqué, Saint Bruno répondit :

– Mais qu’est-ce que Dieu peut donc trouver d’agréable au coassement d’une grenouille ? Et à tout bruit d’ailleurs … Pourquoi Dieu a-t-il inventé le bruit ?

Saint Bruno retourna à sa fenêtre et permit à la nature de reprendre son cours. Les insectes et les grenouilles remplirent d’un rythme doux le silence de la nuit. Bruno écouta ce chant, ses oreilles ne résistèrent plus et son cœur battit soudain à l’unisson de l’univers.

Il pria de ce jour tout le temps, ses journées s’écoulaient en une permanente oraison. Il était sans cesse rappelé à Dieu par le coassement des grenouilles.