Prédication par Marc Lennert, le dimanche 26 avril 2015

« Quand la joie fait naître la responsabilité »
Chers frères et sœurs,

Permettez-moi de commencer par quelque chose qui m’est arrivé au matin de Pâques. Quelque chose d’inhabituel, de déconcertant et qui m’a interrogé.

J’étais donc de service pour le culte de Pâques au temple de Bex, à l’autre bout du canton.

Et parmi les gens qui viennent et que je salue, un homme entre deux âges, visage marqué, usé par un certain nombre de combat me dit ceci : «  Bonjour, moi je suis athée mais je sais pas pourquoi chaque fois que j’entre dans cette église, j’ai les frissons… j’aimerais comprendre «  – j’était touché par cet homme qui visiblement ressentait quelque chose sans bien savoir dire quoi. Il a donc pris place, à son habitude probablement, sur les derniers bancs vers la porte.

Après le culte, je retrouve mon homme. Il était resté à l’apéritif servi offert par la paroisse et nous engageons la conversation sur le message et c’est là qu’il me dit : « j’ai rien compris, mais vraiment rien… je m’excuse de vous dire ça mais… que dalles !! »

J’ai senti monter comme ça en moi comme de l’impuissance et de la colère.

Je venais de partager tout baigné de la joie de Pâques, ce qui est vraiment au cœur de la foi, le cœur de ma foi, la résurrection… j’avais pris des bandelettes de tissus pour rendre encore les choses plus concrètes… et voilà que cet homme me disait. « Je voudrais comprendre, mais j’ai vraiment rien compris… »

Jusque là, il m’est arrivé d’entendre me dire une personne âgée à la sortie d’un culte : « M. le pasteur, c’était très bien, vous avez fait un beau culte…mais j’ai rien entendu !!! »

Mais là face à cet homme, je me suis rendu compte que j’étais mis au défi de rejoindre quelqu’un qui n’était pas de mon monde.

Et je ne savais pas faire. Je n’ai pas été préparé à ça. Le pasteur ordinaire que je suis ne rencontre au cours de sa journée que des présumés convaincus auxquels il faut apporter un message et tous le monde acquiesce  généralement heureux d’avoir vu le pasteur.

Oui, est-ce que je rencontre des gens qui ont des questions sur la foi… est-ce que ça vous arrive à vous dans le quotidien de votre travail, de vos relations…?

 

C’est là que je rejoins l’Evangile que nous venons de lire : Jean nous parle des disciples enfermés dans une maison par crainte des autorités juives.

Contrairement à eux, les autorités politiques de notre canton nous soutiennent, notre fermeture elle est ailleurs. Est-ce que nous par la force des choses, à force de rencontrer des gens qui pensent la même chose que nous, on se serait pas enfermés dans un petit monde.

Bien aidés en cela par l’état d’esprit général … à chacun ses choix, à chacun ses opinions, pourvu qu’on reste chrétien…c’est comme ça que ça fonctionne, non !?

Le risque quand on vit en vase clos, c’est qu’on finit par croire que le monde ressemble à ce vase clos…et nous finissons par devenir les indiens de la réserve, par croire que nous le sommes.

Vous connaissez l’histoire du renard tombé au fond d’un puits. Vient à passer un  oiseau qui se pose sur la margelle. Alors le renard interroge le visiteur : «  dis-moi à quoi il ressemble le monde ? » et l’oiseau de répondre : «  le monde est vaste, immense et le soir se sont des milliers d’étoiles qui brillent dans le ciel «. A ces mots le renard se fâche : «  tu es un menteur l’oiseau, le monde je le connais, c’est un rond noir dans lequel brille trois étoiles… »

Or, ce que dit l’Evangile de Jean, c’est que cette première communauté prise dans la peur, enfermée dans la crainte va vivre dans l’apparition du ressuscité une mise en route qui va la conduire de la joie à la responsabilité.

Regardons-nous : nous sommes ici comme ailleurs les enfants spirituels, les héritiers  par le truchement des siècles et des témoins d’un groupe d’hommes et de femmes qui se sont affranchis de la peur.

Et nous le serons à notre tour pour d’autres, si nous aussi nous savons nous affranchir de la peur.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment comprendre ce retournement ? Quelle expérience est la leur ?

C’est celle de la joie, une joie pleine, qui prend tout le temps de s’exprimer. Le verbe grec est conjugué au passif, à l’indicatif, exprimant ce que la traduction de la TOB rend bien : «  en voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. ». ça a duré, ça a pris le temps que ça a pris. La joie ça ne se commande pas : ça arrive, ça vous arrive et ça se vit.

On peut imaginer qu’il a eu des effusions, des gestes, peut-être une envie de danser.

Cette joie manifeste elle est au cœur de la rencontre avec Jésus ressuscité et c’est le moteur de la première communauté.

Une é-motion est un mouvement, une motion, qui nous pousse à l’extérieur, à sortir du vase clos.

Je sais, ça paraît une évidence de dire ça : ils retrouvent quelqu’un qui était mort, ils son forcément joyeux !

Et pourtant cette joie doit faire chemin en nous pour que nous en vivions.

Jeune pasteur, je m’imaginais qu’au matin de Pâques les paroissiens réunis vibreraient, pleins de joie à cette salutation : «  Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité ! ». Mais, il ne suffit pas de le dire pour le vivre et devant le dérangement, les visages coincés que j’avais devant moi, j’y est renoncé. Moïse le lecteur congolais qui faisaient les lectures  du culte à Bex me disait aussi de son point de vue que la joie chez les paroissiens réformés vaudois était très profonde, mais que néanmoins, elle existait.

Je fais confiance à Moïse et à sa foi.

 

Elle est faite de quoi la joie des disciples ?

C’est la joie des retrouvailles c’est sûr, mais il y a plus.

Pour la première fois, la vie d’un homme rejaillit de la blessure mortelle et définitive de l’injustice.

La prière de Jésus au moment de mourir : « Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » a été exaucée, exaucée parce que l’offensé en est sorti vivant.

La vie a été par-donnée, donnée par dessus ce cercle vicieux qui fait de nous des victimes, des offensés qui deviennent à leur tour, offenseurs ou bourreaux. Et nous sommes l’un et l’autre. Et nous savons bien comment la souffrance d’être victime ou celle d’être offenseur ou bourreaux font leur nid en nous avec un telle force qu’elles contaminent toute la réalité.

Quand les disciples retrouvent Jésus ressuscité, ils ne se disent pas : « génial ! La mort est vaincue, nous aussi on aura la vie éternelle ! Non, car ils sont en face de la manifestation du pardon, du pardon le plus absolu.

Eloi Leclerc, un franciscain dit que «  le pardon est la réalité souveraine de l’univers de l’homme qui a donné sa foi au Christ ». (in « Le Cantique de frère Soleil – le chant des sources »., p. 93, éd. Franciscaines).

Ce n’est plus le pardon qu’il faudrait accorder par devoir moral ou par compensation parce qu’on a été bien élevés. Le vrai pardon naît d’une poussée de la joie au cœur de l’être. C’est un surplus, un débordement.

La joie des disciples est donc liée au pardon et…elle va vers le pardon.

Jean fait suivre les deux choses : « Jésus ayant ainsi parlé, souffla sur eux et leur dit : recevez l’Esprit saint : ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » v. 23

C’est étonnant, non !? La seule mission que Jésus laisse à ses disciples, c’est pas de fonder une Eglise, ni même de créer un lieu phare, mais c’est vivre à leur tour de l’expérience fondamentale de la résurrection : le pardon.

Ainsi la joie fait naître une responsabilité.

C’est quoi cette responsabilité ?

C’est d’être cohérents avec la joie qu’ils vivent.

C’est à eux qui connaissent la grâce de vivre en par-donnés, cette poussé de l’amour en eux qu’il appartient de faire grâce, d’être grâce pour d’autre hommes et femmes à leur tour.

Finalement, ce qui fait l’élan des disciples pour quitter la maison de la peur, c’est la joie gagnée, méditée, manifestée dans le contact avec Jésus ressuscité.

Où est notre joie de la résurrection…?

Gardons-la vivante, malgré et en dépit de tout ce qui manifeste si clairement la non-vie autour de nous. Résistons à l’engrenage de la violence, de la maîtrise, de l’humiliation, au mal radical qui menace nos vies en vivant tout aussi radicalement de cette joie imprenable.

Prise dans le filet du nazisme, une jeune juive hollandaise, Etty Hillesum écrivait ceci dans son journal, «  les lettres de Westerbrok » :

« Mon Dieu, je vais t’aider.

Je vais t’aider mon Dieu à ne pas t’éteindre en moi. » – Amen.

 

Pasteur Marc Lennert

Eglise Evangélique Réformée du Canton de Vaud

25 avril 2015

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *