Prédication de Jean Chollet du dimanche 26 octobre 2014

« Combien de fois devrai-je pardonner … ? » (Matthieu 18)

« Celui qui poursuit la vengeance devrait construire deux tombes » (proverbe chinois)

Dimanche dernier, Daniel nous a invités à réfléchir au pardon, à partir d’un pas-sage de l’Evangile de Luc particulièrement exigeant : « Ne jugez pas … prêtez de l’argent à ceux qui ne vous le rendront pas … Pardonnez et Dieu vous pardonne-ra ». Des paroles qui dérangent notre ordre, nos classeurs, nos cartons.

Il a rappelé comment, face à une exigence ambitieuse de l’Evangile, l’Eglise avait trouvé un compromis en considérant que tous les chrétiens n’étaient au fond pas soumis à l’entier des exigences évangéliques. Et comment Dietrich Bonhoeffer avait remis cette exigence radicale du pardon au centre de la vie chrétienne.

L’échange qui a suivi a été très riche. Plusieurs personnes ont partagé leur ma-nière de faire avec le pardon et quelqu’un a dit : « Si mon frère avait été déca-pité par des terroristes, est-ce que je pourrais pardonner ? »

Est-ce que c’est humainement possible ?

Bien sûr, il y a la réponse chrétienne classique « pour nous c’est impossible, mais par la grâce de Dieu c’est possible ». Mais j’ai pensé aussi qu’il pourrait y avoir une autre réponse, plus nuancée, moins classique et tout aussi chrétienne et c’est ce que je me propose de partager avec vous ce matin.

Reprise lecture biblique :

Alors Pierre s’approche de Jésus et lui demande : « Seigneur, quand mon frère me fait du mal, je devrai lui pardonner combien de fois ? Jusqu’à 7 fois ? » Jésus lui répond : « Je ne te dis pas jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois.

Je suis sûr que pour la plupart d’entre vous, ces paroles sont des souvenirs d’école du dimanche ou du culte de l’enfance. Et à cette époque, vous vous disiez que 70 fois 7… ça faisait une sacrée multiplication. Et quand la monitrice

d’école du dimanche affirmait « la réponse de Jésus ne signifie pas 490 fois mais toujours, beaucoup ! », vous étiez soulagés … ça vous évitait toujours de faire la multiplication.

Ces paroles vous les avez retrouvées au catéchisme… et vous avez entendu des prédications à ce sujet. Et à chaque relecture de ce passage de l’Evangile, vous avez toujours éprouvé le même sentiment : vous vous êtes sentis mauvais chrétiens, vous étiez découragés parce que vous ne parveniez pas à pardonner… Alors vous avez culpabilisé. Remarquez, pour des protestants, c’est plutôt bon signe puisqu’un protestant qui ne se frappe pas la poitrine en se disant qu’on ne vaut rien, c’est douteux !

Ce matin, je vous propose de laissez votre sentiment de culpabilité de côté.

Pas seulement pour « essayer quelque chose de nouveau », pas uniquement pour « faire un exercice », mais parce que nous ne cessons de répéter que le Christ n’était pas un moraliste, qu’il n’a jamais proposé de règles strictes à des disciples, qu’il n’y pas ajouté une foule de commandements à une législation qui en comptait déjà beaucoup… qu’il n’était pas particulièrement adepte du « y a qu’à … » « il faut »

Et pourtant au cours des siècles l’Eglise n’a cessé de traduire l’Evangile en une série de commandements, de règlements. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on dérape pareillement ?

Si le message de Jésus n’avait été qu’une série d’ordres – parce que, c’est bien connu, on ne peut pas faire confiance à l’être humain – aurait-il été une « bonne nouvelle » ? Probablement pas. Si le slogan de Barak Obama avait été « Yes we must » – parce que c’est bien connu, si on n’est pas clair avec les citoyens, ils ne font rien – aurait-il été élu à la Maison Blanche ? Probablement pas.Barak Obama a lancé un slogan extrêmement évangélique : « Yes we can ». Le « Yes we can » de la confiance. Et quand Jésus dit au paralytique « lève-toi », Ce n’est pas l’ordre de l’officier à un soldat couché dans l’herbe qui n’a pas fait le salut militaire ! C’est bien plutôt un « Maintenant, tu peux te lever. Alors, fais-le ! »

Le pardon comme choix

Le Christ ouvre un chemin et n’indique pas un « sens obligatoire ». Ce qu’il nous annonce, c’est que nous avons la possibilité de pardonner. Très bien. Mais alors pourquoi ne le faisons-nous pas ? Ou, pour poser la question autrement : qu’est-ce qui pourrait nous mettre sur le chemin du pardon ? Probablement de nombreuses données. J’en propose trois :

1. L’expérience du pardonné

Une bonne raison que je pourrais avoir de pardonner, c’est d’avoir fait l’expérience un jour, d’être véritablement pardonné. Mais attention : ce n’est pas du tout automatique. Vous vous souvenez de la parabole de l’homme insolvable à qui on remet une très grosse dette (des millions !) et qui, dès qu’il sort de la maison de son maître, n’a qu’une idée en tête : aller tordre le cou à celui qui lui doit trois francs et six sous.

2. L’exemple

Une deuxième raison pourrait provenir d’exemples qui nous ont touchés.

Un des exemples les plus remarquables de pardon, c’est bien entendu l’Afrique du Sud. Les dirigeants de ce pays ont du réger en effet une transition particulièrement délicate entre l’apartheid et la démocaratie. La question posée à Nelson Mandela et ses collaborateurs était la suivante : Comment faire cohabiter la communauté blanche et la communauté noire après les incroyables violences exercées par la première sur la seconde, en évitant à la fois le déni du passé et le désir de vengance ? »

L’idée géniale et très innovante des Sud-Africains a été le principe d’une amnistie individuelle et conditionnelle.

Seuls pouvaient être amnistiés les crimes d’ordre politique commis dans le contexte de l’apartheid et au au sujet desquels les auteurs acceptaient de fournir tous les renseignements demandés. Ça n’a rien à voir avec une « amnistie générale » qui est une sorte d’antibiotique à large spectre, une façon de « tourner la page ». Et on sait bien que Nelson Mandela a eu un impact symbolique majeur en invitant par exemple chez lui, pour le thé, le magistrat blanc qui l’a fait condamner à perpétuité au bagne de Robben Island !

En voyant un comportement aussi digne (alors qu’après 27 ans de prison, on aurait pu imaginer tout autre chose bien sûr), je peux me dire : j’ai envie de faire comme lui ! J’ai envie de faire comme eux.

3. L’inconfort

La troisième raison – et certainement la plus importante – c’est mon inconfort. A condition, bien sûr, que je me trouve dans une situation non confortable.

Si chaque matin, je souhaite la mort de celui qui m’a volé ma place de travail, la mort de celui qui m’a supplanté aux dernières élections, la mort de celui qui a pris ma femme, la mort de celui qui a décapité mon frère et que ce sentiment me fait du bien, soyons honnêtes : il n’y a aucune raison que je change.

Si en revanche, je suis mal avec ça, si j’ai l’impression que je m’use, que je me fatigue, que je me pourris, je peux imaginer, souhaiter un changement. Ou pour le dire encore plus cruement : si j’ai intérêt à changer, je vais peut-être changer.

Dit comme ça, ça peut paraître très loin de l’Evangile. Or à y regarder de plus près, les hommes et les femmes que Jésus rencontre viennent avec un mal être, une blessure

Ils ont intérêt à changer. Et c’est parce que Jésus permet ce changement – aussi bien physique, sociétal que spirituel – que ces hommes et ces femmes peuvent parler de bonne nouvelle. Parce que c’est BON pour eux.

Imaginons maintenant une situation où j’ai décidé de sortir de la situation où je suis.

Je veux vivre autrement. Je veux essayer le pardon. Je fais quoi ?

Avant de proposer non pas peut-être une « marche à suivre », mais en tout cas une « démarche » j’aimerais rappeler en quelques mots ce que le pardon n’est pas.

Le pardon n’est pas oubli.

Il nous est certainement arrivé à tous, un jour ou l’autre, de dire : « Allez, on fait un trait, on tourne la page et dans quelques temps, on n’y pensera même plus ». Cette manière de faire est peut-être acceptable pour les pécadilles, mais pour les véritables blessures. Ce n’est pas acceptable parce que ça ne sert à rien : les blessures « oubliées » continuent à travailler et elles sont souvent une bombe à retardement.

Les blessures « oubliées » sont un peu comme les déchets nucléaires : on ne les voit plus, on ne les sent plus, on a l’impression qu’ils n’existent plus et pourtant, nous savons bien qu’il suffirait d’une petite fissure d’un fût, d’une rouille un peu plus agressive que prévu au fond de la mer pour que que ces déchets que nous pensions avoir enfermés et neutralisés pour l’éternité, ne retrouvent d’un seul coup leur dangerosité effrayante.

Le pardon n’est pas une bride à la colère mais à la vengeance

La colère est bonne. C’est ce qui nous permet défendre notre intégrité. Ce n’est pas un péché. En revanche, quand la colère conduit à la haine et la haine à la vengeance, là, nous entrons dans un processus de mort. Parce que ma vengeance ne peut que stimuler celle de l’autre. On a bien vu comment le traîté de Versailles a été l’un des stimulateurs de la seconde guerre mondiale.

Le pardon n’est pas synonyme de réconciliation.

La réconciliation est une suite souhaitable du pardon, bien sûr, mais pas automatique. À la suite d’une blessure et du pardon, nous sommes libres de décider : est-ce que nous continuons la relation ? Ou est-ce que nous l’arrêtons ?

Le pardon n’est pas un droit

Le pardon est un cadeau. Dans le mot « pardon », il y a le mot « don ». La personne qui pardonne est toujours libre de son choix. Je ne peux pas l’obliger à me pardonner.

Le pardon : une démarche.

Le pardon est quelque chose qui se vit par étapes. J’en propose 5 … il y en a peut-être beaucoup plus.

1. Décider qu’on va pardonner

Pardonner, c’est d’abord une décision qu’il faut prendre. Et quand je dis que c’est une « décision à prendre », je redis donc que cela ne fait pas partie automatiquement du « paccage » chrétien. Et pour décider, il faut que je sois libre de le faire. On ne va pas au pardon comme on va à la commission d’impôt !

Ce qui ne veut évidemment pas dire que la foi ou l’Evangile n’ont rien à voir là-dedans ! Parce que c’est une démarche compliquée, une dé-marche qui fait peur, une démarche qui coûte. Et que face à une démarche qui est compliquée, qui coûte et qui fait peur, la prière constitue un soutien considérable.

Et pas seulement la prière, d’ailleurs, la communauté aussi. Ce serait formidable de pouvoir se dire, entre nous « j’ai besoin que tu me donnes un coup de main parce que j’aimerais demander pardon à celui-ci ou à celui-là et je ne sais pas comment m’y prendre » ou « J’ai besoin de toi parce que celui-ci ou celui-là m’a demandé pardon et je n’arrive pas à pardonner ».

2. Reconnaître que j’ai été blessé

Ce n’est pas toujours facile de dire qu’on est blessé. Parce que c’est avouer une fragilité. Parce que c’est prendre le risque de se mettre en colère. Parce que c’est prendre le risque de susciter la colère. Parce que nous nous méfions de nos émotions.

Et puis aussi parce que c’est résister à tous ceux qui disent qu’il ne faut jamais aller rebouiller dans le passé !!!

3. Nommer les torts

Mais même lorsqu’on sait très bien pourquoi on se déteste, il est important de le formuler clairement la blessure. C’est important parce que cela permet de dissocier la personne de sa parole ou son acte blessant. En général, on associe les deux. Pour faire un résumé un peu trivial, on a plus facilement dit « tu es con » que « ce que tu me dis me blesse ».

Cette différence n’est pas du pinaillage, elle permet – et c’est très important – de ne pas réduire l’autre à la blessure qu’il m’a infligée. De plus, en nommant les torts, on en définit aussi les limites. Ce qui m’a blessé, c’est « ceci ». Ce n’est pas « tout ce que l’autre a dit (ou fait) depuis qu’il est né ».

4. Aller dire qu’on pardonne

Admettons que j’ai décidé de pardonner … j’en ai parlé à un ami, j’ai prié, j’ai réfléchi, j’ai décidé. Ce n’est pas encore terminé. Le pardon s’inscrit toujours dans la relation. Il intervient entre deux personnes. Ce qui est vécu que par un seul n’a pas d’impact sur le deuxième. Vous pouvez avoir pris les meilleures décisions du monde, si vous n’allez pas présenter ce pardon à celui ou celle qui vous a offensé, c’est comme si rien ne s’était passé, car la relation n’est pas restaurée.

Cela signifie en claire qu’il y a une condition pour que cela fonctionne et que c’est cette condition qu’a si bien mis en évidence le processus de pardon en Afrique du Sud.

5. Trouver avec l’autre un acte ou une parole pour quittancer le pardon

Si le pardon s’inscrit dans la relation, il faut qu’il y ait un échange autour de ce pardon. Et l’étape finale, c’est la parole de celui qui a offensé, qui, va dire « Je reçois ton pardon et t’en remercie ». C’est en quelque sorte une manière de quittancer le pardon. Si l’offenseur s’obstine à dire « Je suis impardonnable, je m’en veux, je m’en veux », cela veut dire qu’il a encore besoin de temps et qu’il n’a pas encore fait le chemin pour pouvoir accepter ce pardon.

O Dieu notre Père, suscite en nous l’envie d’entrer dans une démarche de pardon. Tout le reste, nous le savons, nous sera donné de surcroît.

Amen.