Prédication de Vendredi Saint, 25 mars 2016, par Christophe Chalamet, professeur de théologie

« Cette vie humaine, cette existence, qui avait commencé, dès le début, sous la menace de mort (Hérode), cette vie qui défia les autorités religieuses et politiques, pouvait-elle finir autrement ? »

Ps 42 (41), Bible de Jérusalem

« Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu.

Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant ; quand irai-je et verrai-je la face de Dieu ?

Mes larmes, c’est là mon pain, le jour, la nuit, moi qui tout le jour entends dire : où est-il, ton Dieu ?

Oui, je me souviens, et mon âme sur moi s’épanche, je m’avançais sous le toit du Très-Grand, vers la maison de Dieu, parmi les cris de joie, l’action de grâces, la rumeur de la fête.

Qu’as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ? Espère en Dieu : à nouveau je lui rendrai grâces, le salut de ma face et mon Dieu !

Mon âme est sur moi défaillante, alors je me souviens de toi : depuis la terre du Jourdain et des Hermons, de toi, humble montagne.

L’abîme appelant l’abîme au bruit de tes écluses, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi. 

Le jour, Yahvé mande sa grâce et même pendant la nuit le chant qu’elle m’inspire est une prière à mon Dieu vivant.

Je dirai à Dieu, mon Rocher : pourquoi m’oublies-tu ? pourquoi m’en aller en deuil, accablé par l’ennemi ?

Touché à mort dans mes os, mes adversaires m’insultent en me redisant tout le jour : où est-il, ton Dieu ?

Qu’as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ?

Espère en Dieu : à nouveau je lui rendrai grâces, le salut de ma face et mon Dieu ! »

 

Esaïe 59, 1-8

« Non, la main de Yahvé n’est pas trop courte pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre. Mais ce sont vos fautes qui ont creusé un abîme entre vous et votre Dieu. Vos péchés ont fait qu’il vous cache sa face et refuse de vous entendre. Car vos mains sont souillées par le sang et vos doigts par le crime, vos lèvres ont proféré le mensonge, votre langue médite le mal. Nul n’accuse à juste titre, nul ne plaide de bonne foi. On se confie au néant, on profère la fausseté, on conçoit la peine, on enfante le mal. Ils ont fait éclore des œufs de vipère, ils tissent des toiles d’araignée. Qui mange de leurs œufs en meurt ; écrasés, il en sort un serpent. Leurs toiles ne feront pas un vêtement, ils ne pourront se vêtir de leurs œuvres ; leurs œuvres sont des œuvres mauvaises, les actes de violence sont dans leurs mains. Leurs pieds courent au mal ; ils ont hâte de verser le sang innocent. Leurs pensées sont des pensées mauvaises, ravage et destruction sont sur leur chemin. Ils n’ont pas connu la voie de la paix, le droit ne suite pas leurs traces, ils se font des sentiers tortueux, quiconque les suit ignore la paix. »

Matthieu 27, 1-50

 

Prédication de Christophe Chalamet, professeur de théologie

(Vendredi-Saint, 25 mars 2016)

Cette vie humaine, cette existence, qui avait commencé, dès le début, sous la menace de mort (Hérode), cette vie qui défia les autorités religieuses et politiques, pouvait-elle finir autrement ?

Sans doute, Jésus de Nazareth ne respectait pas les traditions religieuses, dès qu’elles contredisaient la volonté de Dieu, qui est une volonté de vie et de relation (de communion).

Il guérissait le jour du sabbat, il rompait le pain avec les prostituées, avec les « moins que rien », avec les collaborateurs juifs de l’occupant romain (les collecteurs d’impôts). Et puis il s’arrogeait l’autorité de Dieu en pardonnant les péchés, en parlant du Règne de Dieu qui s’approche.

Tout cela, clairement, ne pouvait durer éternellement. Il fallait y mettre un terme, tôt ou tard. Plutôt « tôt » que tard.

Trois ans de ministère, et il fallut stopper ce prédicateur errant. Trois ans, c’était déjà bien long, pour ceux qui se souciaient de leur pouvoir religieux ou politique, qui se souciaient de la pureté de la Loi, qui ne voulaient pas que ce galiléen dévoient les foules par rapport à la religion des Pères dans la foi.

Cet homme, on va donc le mettre à mort.

Mais pas n’importe comment. Deux mille ans de culture chrétienne ont émoussé pour nous ce que la croix avait de terrifiant dans l’antiquité romaine. On livre Jésus aux Romains, qui ont élaboré un supplice très précis, quasiment choréographié : la mort lente, par suffocation, d’êtres humains pendus au bois d’une croix et hissés pour qu’ils soient bien visibles.

En tant que peine capitale, la crucifixion a été pratiquée pour « provoquer une dégradation maximale du corps et de la psychè durant une période aussi longue que possible ». Le but de ce supplice était d’infliger une « déshumanisation maximale » (John M.G. Barclay). Les corps des crucifiés étaient en général laissés sur la croix pendant un certain temps pour être dévorés par des vautours. On les privait donc du dernier moment de dignité, à savoir l’enterrement par la famille ou des amis. On peut parler d’un « body language » (John M.G. Barclay) dont le but est de marquer les esprits, de décourager toute velléité de défiance par rapport à l’Empire.

Voilà ce que Jésus de Nazareth a enduré, comme beaucoup d’autres – surtout des esclaves.

Jésus meurt abandonné de tous : de ses disciples, de ses amis. Plus que cela : il meurt abandonné de Dieu :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » « Eli, eli, lema sabachthani ? »

Jésus meurt seul, abandonné de tous, y compris de son Père céleste. Il meurt dans un cri, et même dans un « grand cri ».

Aujourd’hui, en ce Vendredi-Saint, près de 2000 ans après cet événement historique à peu près indubitable, nous faisons plus que commémorer cet événement, cette fin atroce, cette malédiction qui atteint Jésus de Nazareth dans sa chair même. Nous sommes invités à contempler, dans la figure du Crucifié, le visage de Dieu même : Dieu qui n’est pas indemne de cette mort.

Nous sommes tentés de nous tenir à distance de cette croix et de ce crucifié. Nous ne voulons pas voir que nous participons à ce monde qui n’a pas voulu de ce galiléen, de son message si radical, qui nous prend si souvent à rebrousse-poil.

Nous ne voulons pas voir ce que cette croix, ce crucifié, nous montre si clairement, à savoir que le péché « abonde », dans notre monde, et que nous ne sommes pas « purs », nous-mêmes, de cette rébellion qui ne veut pas de la volonté de Dieu, qui est dessein de vie et de paix.

La croix nous dit le jugement que Dieu prononce sur notre rébellion, notre violence, notre quête de puissance et de succès.

Elle nous révèle tels que nous sommes, c’est-à-dire comme des êtres qui sont prêts à tout pour sauver leur peau, leur pouvoir.

Mais la croix comme lieu du jugement, comme dévoilement de notre violence, est aussi le lieu du pardon, car ce que la croix dévoile concernant Dieu, c’est que Dieu ne prend pas sa « revanche », il ne détruit pas ses ennemis en faisant tomber la foudre sur eux (le Père de Jésus n’est pas Zeus !). Non ! Il prend au contraire sur lui-même ce jugement, il se laisse atteindre par lui, et va jusqu’au bout du don de soi qu’est son amour, son agapè. L’amour endure tout (1 Co 13,7)

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abadonné ? »

Jésus est devenu l’abandon que notre rébellion produit. Cet abandon, auquel Jésus a consenti et continue de consentir jusqu’au moment où il rend l’esprit, signale le don de sa vie, le don de la vie divine dans cette mort. La foi chrétienne voit donc dans cette mort de cet homme précis non seulement le jugement de Dieu face à la violence humaine qui défigure l’humain, mais aussi et surtout Dieu qui met le comble à son amour.

Cette histoire, « jusqu’en ses abîmes de misère les plus sombres, est rejointe par l’abîme de la miséricorde. » (F. Hadjadj). Deux abîmes se rencontrent : l’abîme de la violence, du péché et de la mort ; mais aussi l’abîme du don et de la vie donnée. En relevant le Fils, le Père, dans la puissance de l’Esprit, prend fait et cause pour cette vie donnée, contre la violence, contre la soif de vengeance et de puissance.

Là où le péché a abondé (et il a vraiment abondé dans cet événement, au point où notre rébellion a été comme projetée et concentrée, crystallisée sur cette figure défigurée du Crucifié), la grâce a surabondé (Rm 5,20). La grâce a surabondé car cette vie a été donnée jusqu’au bout, pour des êtres humains qui le mettaient à mort, qui l’avaient trahi et abandonné. L’infidélité des humains n’a pas éteint la fidélité de Jésus de Nazareth, le Fils bien-aimé, à l’humanité violente, au Père distant, au dessein de vie qu’il avait et qu’il a en commun avec le Père.

L’événement de la croix, et plus largement l’événement pascal, est l’événement central de la foi chrétienne. Le baptême effectue la participation à cette mort, et à ce passage à travers la mort vers la vie.

Le baptême est un événement unique. On ne le répète pas. Et pourtant nous pourrions apprendre à actualiser cet événement unique. Selon Luther, « une vie chrétienne n’est autre chose qu’un baptême quotidien, commencé un jour et poursuivi sans cesse. » (Grand catéchisme, §826).

La Cène, le repas que nous partagerons dans un moment, nous présente un pain – un corps – rompu, la coupe de vin du Royaume que nous attendons et dont nous vivons déjà, comme par anticipation.

Ce sont les deux principaux signes visibles pour les chrétiens. Deux signes qui nous rappellent que nous sommes des êtres de chair, qui touchons cette eau, qui mangeons ce pain, qui buvons ce pain.

Et en célébrant ces signes, nous recevons quelque chose de la vie du Crucifié, nous avons part à ce qu’il a vécu.

Et nous commencons de comprendre que Jésus nous entraîne, à sa suite, à dire (à crier) avec lui, dans les moments les plus difficiles, les plus terribles de nos vies, l’appel, le cri vers son Père, qui est notre Père : « eli, eli, lema sabacthani ? »

« Père, tout indique que tu m’as abandonné. Je meurs, et tu n’interviens pas pour me sauver. » Les légions d’anges sont absentes. Où es-tu ? Jusques à quand, Seigneur ?

Malgré tout, malgré le silence et la distance de Dieu, Jésus crie : « Mon Dieu, mon Dieu ». La fidélité de Jésus à son Père, et notre Père, ne disparaît jamais, même au dernier moment du supplice.

Jésus nous entraîne à sa suite à vivre cette fidélité, même de la manière la plus ténue qui soit, malgré nos infidélités répétées, nos trahisons. Il nous appelle à la fidélité, malgré tout.

Le crucifié nous entraîne à sa suite à vivre sans oublier les crucifiés de notre temps, de notre monde. Ses disciples, s’ils le suivent lui, sont attentifs aux crucifiés de notre temps, à celles et ceux que nous préférerions ne pas voir. Cela fait partie de la vie des disciples, à la suite de leur Maître.

Toute la vie de Jésus, jusqu’à son dernier souffle, indique que Dieu ne plâne au-dessus de notre histoire, de notre humanité, de notre chair, de notre finitude et donc de notre mort.

Dieu ne plâne pas au-dessus de tout cela. Dieu est entré dans tout cela, il a « assumé », il a prit sur lui tout cela.

Et en l’assumant, et prenant tout cela sur lui, en se chargeant de tout cela, il a transformé notre réalité.

Pas de manière éclatante, supernaturelle, visible aux yeux de tous. La foi discerne, dans ce supplice, l’événement de la réconciliation. Elle nous apprend que Dieu exerce sa liberté et sa puissance en se dépouillant de toute force, de tout désir de revanche, de toute tentation de s’imposer à l’humain.

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